Le nouveau roman de Marie NDiaye : La Cheffe, roman d’une cuisinière s’empare d’abord du lecteur par sa matière première : les mots et les phrases, qui se déploient dans la profusion et pourtant sans heurts, mais jamais comme on pouvait s’y attendre. Puis l’intrigue, en harmonie avec cette écriture, nous plonge dans un univers âpre et étrange. Le lecteur s’accroche alors à la voix du narrateur, voix dont il est, semble-t-il, le destinataire, à moins que le « vous » ne recouvre plus vraisemblablement l’autre imaginaire, à qui se confie le personnage, dans son monologue intérieur. Ce personnage raconte une femme, évoque son amour infini pour elle, façon de combler la perte de l’objet de cet amour. Son absolue subjectivité nous force à la vigilance : tout comme il tente de reconstruire le parcours de la cheffe à partir du souvenir des paroles de celle-ci, nous devrons nous construire notre propre portrait du personnage central, un pas à côté de celui décrit par la voix du narrateur.

Cette voix se fait bientôt romanesque ; commence alors l’initiation de « la cheffe ». Par la féminisation affichée dès le titre de deux noms habituellement au genre masculin, par la différence de registre de ces deux termes, l’auteure donne à la littérature une héroïne féminine et donne à lire la grandeur et l’humilité du personnage. De l’opacité des origines va donc naître l’artiste. Marie NDiaye aborde ici tout à la fois les questions délicates du geste artistique, de sa motivation, autant que des sacrifices et de l’éthique imposés par une telle vocation. L’artiste selon NDiaye élève son public plutôt qu’il ne se l’attache par toutes sortes de démagogies, refuse le bluffe, fuit l’exposition médiatique.

La voix se développe en spirale pour s’éteindre en un endroit précis. La fiction romanesque ne perd ainsi jamais ses droits sur le raffinement du style et la mise en abyme de l’écriture, offrant plusieurs niveaux de lecture. Hagiographie d’une humble, histoire d’amour et portrait indirect de l’amoureux névrosé, portrait de l’artiste dans sa cuisine. Les digressions du narrateur, des voix qui le traversent, son ressassement, créent un suspens délicieux.

Malgré sa clôture, des pans entiers de l’intrigue demeurent cependant irrésolus, mystérieux ; des insuffisances du narrateur surgit le malaise, auquel nous ont habitué les précédents livres de l’auteure. Ainsi, la relation intime entre les êtres oscille entre un amour et une haine dont les proportions les rapprochent de la folie.

Ce roman, qui fait la part belle à notre imagination, est donc une expérience de lecture savoureuse… ne serait-ce que par la poésie du langage de la cuisine en lui-même.

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