Comme le conte pour enfants Pierrot ou les secrets de la nuit de Michel Tournier, le film Moonlight de Barry Jenkins prétend qu’au clair de lune, le noir devient couleur. Son Pierrot lunaire est un petit garçon Afro-américain : « Little », « Chiron », « Black », à trois âges de sa jeune vie. C’est son histoire, celle d’un garçon rejeté, victime de la violence du monde qui l’entoure, qui est racontée. Histoire universelle qui se passe ici dans un quartier noir des États-Unis ravagé par le crack. Histoire de Chiron, aux prises avec la découverte de sa sexualité gay.

Les deux premières parties du film se déroulent sous le signe de l’enfermement et du tragique, signifiés à leurs deux extrémités par un plan balayant l’espace de façon circulaire, dans un mouvement de caméra à 360 degrés. Par deux fois, la tension est à son comble. Ce mouvement anxiogène figure le ghetto : espace clos, sous le contrôle du dealer, ou espace organisé par le caïd comme une arène autour de la victime, point de mire de toute la communauté. Le personnage principal se retrouve traqué, cerné, piégé par son environnement social. L’impression de clôture est renforcée par l’absence de personnage blanc à l’écran d’un bout à l’autre du film, bien que Juan, alias Blue, regrettant Cuba qu’il a connue enfant, évoque à demi mot cette société blanche, hors champ, dans laquelle lui et Little vivent et qui les ostracise.

La mère du garçon est défaillante et s’enfonce de plus en plus dans la drogue – le réalisme avec lequel la comédienne Naomie Harris joue une crackée est admirable. L’ironie tragique, c’est que le père de substitution, dealer, est responsable par son commerce, de l’abandon dans lequel vit Chiron.

Ce dernier va pourtant faire des rencontres, qui seront comme un pas de côté. Le mouvement vers l’autre, la tendresse et l’amour – qui manque tant par ailleurs – sont le trait d’union qui peut révéler le personnage à lui-même et lui permettre, l’espace d’un instant, d’échapper à son quotidien solitaire et douloureux. Les éléments, tout proches et si dépaysants par rapport à l’univers urbain, sont témoins de ces moments. Blue apparaît pour la première fois à Chiron en sauveur, à contre jour, nimbé de soleil. La mer et la lune participent aussi à ces scènes oniriques d’une beauté et d’une douceur éblouissantes.

La force du film réside d’ailleurs dans cette douceur. Sur un sujet comme le crack dans les cités noires américaines, qui s’est banalisé et stéréotypé de fiction en fiction, le réalisateur réussit à émouvoir par l’esthétisme de sa mise en scène et la formidable douceur qui émane des personnages et surtout de Chiron : enfant aux yeux de biches, adolescent émouvant et jeune homme vulnérable derrière sa carapace. Dans la troisième partie, la transformation physique du personnage est à cet égard surprenante. Chiron a endossé la panoplie caricaturale de son mentor dealer. Comme s’il avait intériorisé les codes du ghetto. Cela serait risible si l’attitude du personnage collait à son physique, mais il est d’une tendresse et d’une fragilité si désarmantes que les préjugés ne peuvent tenir. Le film qui commençait dans la violence se termine, de façon beaucoup plus apaisée, mais bouleversante par des retrouvailles pleines de mélancolie.

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