Kinshasa la nuit, ou la nuit de Kinshasa : espace et thématique entremêlés sont l’écrin du personnage éponyme : Félicité, centre de gravité du film, dans les deux sens du terme. En effet, celle-ci occupe le cadre, de son corps plein et sensuel, avec une constance qui n’a d’égal que sa ténacité acharnée. Pourtant, son visage fermé et inaccessible, semble en contradiction avec ce corps et aussi ce prénom.

Félicité, chanteuse dont la voix d’une puissance sidérante embrase les corps et l’âme des noctambules kinois – formidable musique signée du groupe Kasaï Allstars –, frappée par le destin, va se battre jusqu’au bout de son être pour sauver la jambe de son fils, blessé dans un accident de moto. Le mouvement effréné et tragique du film, qui suit le personnage dans ses aller-retour à l’hôpital, ou à travers toute la ville dans sa recherche éperdue d’argent, tire sa beauté de travellings et autres plans documentaires volés à Kinshasa, qui se teinte soudain de mort et de rituels de deuil. L’originalité vient aussi, encore, du refus de Félicité de montrer de l’émotion : on dirait qu’elle refuse de « jouer » le rôle qui lui échoit, mais elle s’en acquitte pourtant, car elle n’a pas le choix, avec un étrange mélange de fierté et d’absence d’amour-propre.

Le film, dans son attention précise au lieu et ses personnages de tous bords et dans son engagement, quand il dénonce la situation économique de la grande cité congolaise et de ses habitants, semble donc mettre ses pas dans les traces de films naturalistes. Pourtant, après la tragédie, l’histoire continue et se réinvente, avec des codes esthétiques autres, comme si l’expérience mortifère, vécue par les personnages, avait affecté aussi la possibilité de raconter de façon linéaire. La détermination jusqu’au-boutiste de Félicité, l’entièreté avec laquelle elle s’était jetée dans le sauvetage de son fils, s’est muée, après son échec, en désespoir mutique sans fond. Le rythme se ralentit. Le registre se fait alors plus lyrique, comprenant d’ailleurs des séquences dans lesquelles est filmé l’orchestre symphonique qui joue la musique du film – Arvo Pärt notamment, par l’Orchestre National de Kinshasa. Plus onirique aussi : le fantastique qui était déjà présent dans le début du film, devient presque la seule réalité de l’existence du personnage.

Le deuxième mouvement du film est en effet le temps du deuil, qui est d’abord chaos, impérieux et destructeur, avant de trouver le chemin de la renaissance ; il est le temps de la nuit. Déesse tutélaire à qui s’adresse Félicité dans un très beau texte en voix off, la nuit offre un espace où continuer à vivre ; elle lui apprend l’envers des choses et des êtres. Pour être déjà morte à l’âge de deux ans, Félicité connaissait déjà la nuit, sans l’avoir reconnue. C’est par elle qu’elle va s’ouvrir à nouveau à l’humanité, parfois burlesque, et devenir vraiment, et malgré tout, Félicité la bien nommée.

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