Le documentaire Visages, villages, de Varda et JR se présente comme un road-movie, qui cherche son scénario en courant après le hasard, menant parfois chacun des deux réalisateurs à revenir sur des traces anciennes, ou plutôt à faire découvrir à l’autre ce qu’il aime, afin qu’au contact de celui-ci renaisse autre chose. A cet égard, les trois femmes de dockers, « femmes-totem », « femmes-oiseaux » sont une des plus belles réussites du film, un projet qui métisse à merveille l’univers de JR – ses contacts au Havre, son approche frontale et démocratique du portrait photographique, son sens « monumental » de la scénographie et son équipe artistique dont la maîtrise d’œuvre collective rappellerait presque le savoir-faire des compagnons ou les ateliers des peintres de la Renaissance – et l’univers de Varda – son féminisme, son intimisme, sa curiosité pour les gens et son goût pour les installations poétiques et naïves qui reposent sur l’association d’idées.

De leur collaboration artistique, Varda et JR tirent la thématique de leur film, dont le maître mot est le partage. Partage de deux singularités artistiques, de deux regards, de deux démarches. Partage du matériau : une photo de Guy Bourdin jeune, prise par Agnès Varda il y a plus d’un demi-siècle et vue dans Ulysse, sera magnifiquement mise à l’honneur sur une plage de Normandie – où street art et land art se rencontrent !

Partage du cadre : les deux réalisateurs et leurs échanges, écrits, scénarisés sur le mode burlesque – trouvaille amusante ou pas entièrement convaincante ? –, et souvent en voix-off, figurent un duo à l’allure aussi marquée que contrastée, ce que l’animation des génériques de début et de fin synthétise à merveille. Les ballades de -M- qui les accompagnent ne sont pas le dernier élément à contribuer à l’enchantement de l’itinéraire.

Cette générosité comme horizon prend corps dans des registres différents à chaque nouvel épisode ; les collages d’affiches se nourrissent des rencontres ou les permettent. Émouvant, ce marouflage en forme d’hommage aux mineurs d’un coron voué à disparaître. Cocasse, cet épisode de la chèvre cornue, devenue l’espace d’un instant le nouveau combat de Varda, qu’encourage un passant. Touchant, celui de l’invitation chez Pony, un poète et artiste marginal qu’on dirait sorti des Glaneurs et la glaneuse. Toutes les séquences ne relèvent pas de la même intensité ou de la même nécessité, mais Varda et JR ont en commun un amour pour ceux qu’on ne voit jamais, petites gens de province, personnes banales, « petits vieux », qu’ils ont à cœur de nous faire connaître. JR, parfois ironique et irrévérencieux vis à vis d’Agnès Varda, se révèle d’ailleurs en réalité un jeune homme profondément attendri par la vieillesse et un guide attentif de la vieille dame, qui abandonne elle aussi son autorité pour accepter de dévoiler les fragilités dues à l’âge et sa sérénité face à la mort.

Petit film, éphémère comme une affiche vouée aux intempéries, ou film testament, qui revient sur les œuvres, les amours, les amis enfuis, mais fait aussi la part belle aux nouveaux amis ; film léger et primesautier à la fin manquée élégiaque et cruelle : ce petit film l’est en tout cas plus par son humilité que par son sujet.

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