Blade runner 2049 de Denis Villeneuve, qui se présente comme la suite du film de Ridley Scott, semble avant tout lui rendre un hommage : reconstitution respectueuse et somptueuse de l’esthétique visuelle et sonore du film précédent, l’œuvre de 2017 en reprend la trame et les personnages, en observant scrupuleusement l’écart temporel des trente-cinq années écoulées. La mélancolie des androïdes questionne toujours la notion d’humanité et le bien-fondé des distinctions entre les espèces.

Peu d’innovation dans cette suite en apparence donc, mais la prouesse tient paradoxalement dans la réussite formelle de la recréation, qui devient aussi un des enjeux de la narration. A cet égard, la belle trouvaille de Blade runner 2049, c’est la figure de l’hologramme, qui combine une réflexion sur l’intelligence artificielle à une interrogation sur l’artificialité de l’image et sa rémanence. A travers cette métaphore, le film de Villeneuve tient une thématique centrale et féconde, qui sert admirablement son projet de rendre hommage à des images culte.

L’hologramme donne en effet une forme – même essentiellement désincarnée – à un programme informatique, rendant de fait éminemment cinématographique la question de l’intelligence artificielle. Là où le scénario de Her de Spike Jonze faisait de la relation sexuelle entre le héros du film et Samantha – un système d’exploitation – via une tierce personne « réelle », un fiasco, Villeneuve réussit une scène aussi techniquement virtuose que visuellement poétique. Dans Blade runner 2049, les hologrammes surdimensionnés et fantomatiques contribuent ailleurs à la création d’un univers urbain de science-fiction et réactualisent l’omniprésence des écrans et les voix de synthèse des films et des romans du genre. Leur fonction publicitaire, hypnotique et leur potentiel de surveillance des citoyens se renforçant encore d’une illusion d’intimité qui souligne la solitude affective des êtres. Enfin, dans une séquence du dernier tiers du film, un spectacle de cabaret déréglé fait apparaître des hologrammes de stars américaines des années cinquante – images culte d’un monde disparu. Dès lors, Rick Deckard, seul habitant d’un grand hôtel déserté, évoque inévitablement le narrateur de L’Invention de Morel, ce roman d’Adolfo Bioy Casares dans lequel le personnage principal, prisonnier d’une île déserte, est le spectateur amoureux d’un enregistrement hologrammatique d’un fragment du passé,qui se rejoue éternellement et auquel il demeure radicalement étranger.

L’hologramme, par son aspect virtuel, vient donc parfaitement redoubler l’interrogation du film sur la relation intime du spectateur à l’image cinématographique, à son souvenir et à la construction sociale du film culte, et ce d’autant mieux que le caractère technologique et spectaculaire de l’hologramme est tout à fait adapté au cinéma de science-fiction. Dans la séquence précédemment évoquée, le personnage de Deckard est d’ailleurs incarné par Harrison Ford, soit le même acteur pour le même personnage que dans Blade runner en 1982. Si la promotion du film a dévoilé cette surprise, elle n’en reste pas moins fortement génératrice d’émotion pour les fans du film de Scott – l’apparition à l’écran d’Edward James Olmos, alias Gaff, fonctionnant sur le même procédé, est peut-être encore plus touchante, car plus inattendue. Au-delà de la ficelle de toute suite de blockbuster, cette figure nourrit encore le dialogue entre les deux œuvres et la relation à la première des spectateurs de la seconde. Or c’est avec l’apparition de Rachel jeune, semblant directement prélevée de la pellicule de 1982, mais évoluant au milieu des personnages du film de 2017 – miracle des effets spéciaux numériques – que le spectateur, comme le personnage du film, est le plus gratifié : l’image de Scott est mise en abyme et intégrée à la diégèse et cette apparition exerce une fascination sur Deckard tout autant que sur le spectateur, tant le personnage de Rachel du premier Blade runner, iconiquement très réussi, en incarnait le cœur. Pourtant, la duplication de l’image dans cette scène est forcément déceptive.

Enfin, d’autres références cinématographiques enrichissent encore le phénomène d’intertextualité, qui communique avec l’imaginaire des cinéphiles : toujours dans la séquence citée, Deckard semble endosser à la fois le rôle de Jack Torrance, seul habitant de l’hôtel Overlook, et celui du barman Lloyd de Shining de Kubrick, lorsqu’il sert un whisky à K, lui-même ressemblant au « Stalker » de Tarkowski dans « la zone ».

Le rythme alangui du montage et des mouvements de caméra de la seconde moitié du film, les nappes électroniques d’Hans Zimmer – hommage à la BO de Vangelis – et les décors apocalyptiques magnifiquement éclairés ont un effet hallucinatoire, le spectateur est envoûté par le film – pari de mise en scène intéressant pour une grosse production américaine. Cependant, la révélation métaphysique, l’inquiétude, la force de l’évocation sentimentale, préparées par cette ambiance esthétique, n’aboutissent pas, le discours reste en-deçà de la forme, en deçà de la noirceur poétique de Blade runner. C’est sans doute que le propos du réalisateur n’est autre que d’assumer une posture de fan, de suggérer l’impact du film de Scott sur sa propre inspiration, de revendiquer le caractère consubstantiellement hypnotique et creux de l’image, l’illusoire volonté de redonner aux images du passé une vie, qui ne peut être que déceptive face à celle qu’elles ont dans notre souvenir : de rendre à Blade runner un culte qui soit à la hauteur.

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Une réflexion sur “Blade runner 2049, Denis Villeneuve, États-Unis, 2017

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